Ces dernières années, mon goût pour l'aventure au long cours en mode fast-packing s'est progressivement développé. Cette discipline a de fascinant qu'elle incarne par essence la quête de robustesse : matérielle, où l'équipement doit être le plus versatile et complet possible, et physiologique, où l'organisme, mis à rude épreuve pendant des journées entières, doit être capable d'encaisser des dénivelés très importants, de la privation calorique ou du manque de sommeil. Pratiquer l'ultra en autonomie, avec mes propres règles, au cours d'aventures construites sur-mesure, est devenu une sorte de rendez-vous régulier que je m'accorde pour entretenir et développer ma nature animale ancestrale. Si l'idée d'aller de chez moi à chez ma mère en traversant le Vercors (160 km 8 000 m D+) m'est rapidement apparue comme un jalon évident au moment de construire ma saison de trail 2026, je dois avouer que je ne m'attendais pas à vivre un tel voyage. Sans vouloir abuser des superlatifs, on pourrait même parler d'une épopée sur ce coup. Voici le récit de cette immersion primale entre Vercors et Drôme. Belle lecture !

Préambule : connaître la signification

Ce projet, malgré les mois qui passaient et la date fatidique qui se rapprochait, faisait peu de sens dans mon esprit. Parcourir 100 miles ? Oui, pas mal mais pas vraiment suffisant pour s'accrocher pendant 45h. L'autonomie complète ? Oui, très cool, mais l'idée d'évoluer seul sur les Hauts-Plateaux en pleine nuit est somme toute un poil effrayante. Faire une traversée ? Oui les traversées c'est totalement mon délire, mais je sais aussi à quel point ces aventures sont difficiles. Bref, ces raisons ne me semblaient pas suffisantes pour me lancer corps et âme dans le projet.

Le déclic, apparu en plusieurs étapes, a pris racine au détour d'une séance de préparation mentale avec Eric Lacroix, lorsqu'il m'expliquait que tout projet de cette envergure, pour être mené à bien, devait revêtir trois éléments : direction, sensations, signification. La direction, je la connaissais : pour aller de Grenoble à Rémuzat, il n'y en a pas 36, il fallait traverser le Vercors. Les sensations, je savais que j'en aurais : j'aime évoluer seul dans la nature au milieu de merveilleux paysages, ou sur les terrains drômois que j'affectionne particulièrement. Ce qu'il me manquait en revanche, et qui m'avait également fait défaut lors de ma tentative de traversée de la Réunion, c'était une signification profonde. Cet élément inconditionnel auquel me raccrocher de manière indéfectible lorsque les choses tourneraient au vinaigre, que la météo me pousserait dans mes retranchements, ou que mes quadriceps me hurleraient d'arrêter.

C'est alors qu'un jour, en observant la date du départ de mon aventure, j'ai réalisé que celle-ci coïncidait avec les trois ans de la disparition d'une personne chère à mes yeux, Jean-Phi, un an après sa retraite, qu'il aurait dû passer à se la couler douce dans le calme Rémuzien. Je savais aussi que le Vercors était son terrain de jeu lorsqu'il était plus jeune. La symbolique était très forte : je n'allais pas simplement parcourir 100 miles ou vivre l'autonomie dans un milieu sauvage. J'allais effectuer une sorte de voyage cérémoniel, pour rendre hommage et dialoguer de manière intime à ma façon avec Jean-Phi, en retraçant quelque part un des fils de sa vie. Voilà le maillon manquant de la triade découvert, j'étais prêt à partir.

Samedi 2 mai 2026, 8h30 : faux départ

Préparer l'équipement nécessaire pour faire de l'ultra en autonomie prend du temps, beaucoup de temps. Outre un vrai travail d'anticipation et de réflexion, cela demande surtout de capitaliser sur ses expériences passées, pour connaître ses besoins et ses capacités, en s'adaptant à chaque projet. Car moi qui aime la versatilité, force est de constater que de toutes les aventures que j'ai réalisées pour l'instant, je n'ai jamais emporté le même baluchon. Pour en savoir plus à propos de la constitution de mon paquetage, je te renvoie à cette page, qui contient la liste détaillée du matériel emporté.

Ce coup-ci, même si je pars sans plan précis, je présume qu'il y aura un moment où je devrais bivouaquer en altitude, et mon matériel doit pouvoir faire face aux pires conditions possibles. Je me suis donc équipé avec un sac de couchage ultra-léger mais chaud, et me dote d'un tarp sous lequel je dormirai à même le sol, sans cabine, dans un sursac étanche de type Bivy. Enfin, les deux dernières semaines ayant été particulièrement chaudes, avec un mercure frôlant parfois les 30°C, je m'attends à une météo difficile sur le plan de la chaleur. Je décide donc, pour gratter un peu de masse, de partir sans les Skinners, qui ne me servent que lorsqu'il y a de la neige (grâce à leur excellente adhérence et protection thermique). Ceci s'avérera être une grosse erreur.

Paquetage et moi prêt à démarrer Paquetage complet et moi prêt à démarrer.

Eric Lacroix me fait remarquer qu'une des composantes que j'ai besoin d'ajouter à ce projet est le partage. Un partage sincère et délié de mon aventure. Cet exercice est difficile car teinté de la peur que mon projet n'intéresse personne, et donc d'investir de l'énergie et de l'espoir dans quelque chose de futile. Cette composante m'a particulièrement travaillé à la veille de démarrer, et trouver une formule de partage qui soit à la fois humble, honnête, et éventuellement participative, a mis mon cerveau en ébullition. J'ai finalement proposé, à qui le souhaitait, de s'associer à la traversée et joignant un mot, un objet, un mantra, n'importe quoi qui rend hommage et reconnecte à une personne chère disparue. La résonnance était très forte, mon cœur s'emballait, je savais que j'étais dans le registre adéquat.

Mais à trop s'emballer, mon système nerveux a fini par rester coincé dans l'excitation et l'intellectualisation du projet. Et si je rencontre des bêtes sauvages la nuit sur les Hauts-Plateaux ? Et si je me tape une pluie des enfers ? Et si je manque de nourriture ? C'est un truc de malade ce sur quoi je me lance ! Blablablabla... Durant cette nuit de vendredi à samedi, je n'ai dormi que 2h, et me suis réveillé explosé avec des poches sous-oculaires qui touchaient le sol. Malgré la fenêtre météo idéale, je décide qu'il n'est pas raisonnable de démarrer ce projet autant diminué, et décale mon départ de 24h.

La traversée du Vercors

Le lendemain matin, je m'engage enfin sur la trace. Ce coup-ci, la nuit a été parfaite, et je me sens rempli d'émotions mais aussi d'envie. La première difficulté arrive sans se faire attendre avec une montée raide de 1 800 m de dénivelé jusqu'au sommet du Moucherotte, s'étalant sur plus de 13 km. Le poids du sac, de 9,7 kg au départ, se fait ressentir, mais l'habituation avec le gilet lesté semble porter ses fruits. La météo est stable et le ciel un peu couvert. J'atteins le sommet du Moucherotte un peu plus de 3h après mon départ et décide d'enclencher un vlog sur Instagram (visionnable ici) pour embarquer les personnes qui le souhaitent dans cette aventure. Inconfort dans l'inconfort puisque m'exprimer ainsi face caméra, dans ma vulnérabilité est un exercice peu évident dans un monde où il faut toujours se présenter sous un jour agréable.

Vue depuis les Trois Pucelles} Vue depuis les trois pucelles avant l'arrivée au sommet du Moucherotte.

J'avais lu çà et là que les sources étaient rares dans le Vercors, et je fais en sorte d'économiser mon eau. Avec les températures étonnamment basses qui m'obligent parfois à sortir la veste, je suis assez vite rassuré quant au fait que je n'aurais pas de grands besoins en hydratation, et que c'est donc une inquiétude que je peux chasser de ma tête. Corrençon En Vercors signe tout à la fois la fin du premier marathon de la trace, mais aussi celle de la civilisation puisque l'on entre ensuite dans les Hauts-Plateaux du Vercors. Un endroit silencieux, sauvage et dépourvu d'habitation sur des kilomètres à la ronde. J'ai environ 50 km à parcourir dans nature nouvelle que je découvre. Je me sens confiant, et prêt à entrer en symbiose avec elle.

Vue de la prairie de Darbounouse Prairie de Darbounouse.

Les premiers kilomètres se déroulent au mieux, ma foulée est légère, déliée et le fait de ne plus voir trace de la moindre construction humaine me grise. J'atteins rapidement le monument du 45e^{\text{e}} parallèle, puis la prairie de Darbounouse, où l'ambiance venteuse de cette immensité silencieuse est aussi fantastique qu'inquiétante. Le paysage défile, et j'aperçois plus loin, autour des 1 600 m d'altitude, que certains sentiers sont encore recouverts d'une épaisse couche de neige dense et tassée. Je m'en étonne, au vu des chaleurs des dernières semaines, et me dis que ceux-ci devraient être une exception. Malheureusement pour moi, plus j'avance, plus la neige est présente, et mes sandales limitent considérablement ma vitesse de progression. Je croise un groupe qui m'avertit qu'il y aura beaucoup de neige sur la suite de la trace, et particulièrement "là-haut". Je ne cherche pas vraiment à savoir ce qu'il en est réellement, car je n'ai pas de prise dessus, même si l'inquiétude s'installe en fond de tache. Cela me frustre : si seulement j'avais emporté mes Skinners, je n'aurais fait qu'une bouchée de ces portions enneigées ! Tant pis, il faut avancer, d'autant que j'aimerais atteindre la cabane de Châtillon au km 83 pour bivouaquer, et entreprendre au petit matin la descente vers Châtillon En Diois, synonyme de fin de la traversée du Vercors.

Neige sandales De la neige, encore et toujours de la neige.

Sur les coups de 20h, je n'ai parcouru que 55 km avec 2 700 m D+. Je m'efforce de détourner mon attention de ces chiffres, mais la lassitude d'évoluer si lentement dans ce terrain rendu gluant par la neige commence à m'envahir. J'appelle ma mère, toujours là pour m'aider à traverser ce genre de moments, même à distance. Je songe que le réseau mobile est de plus en plus faible, et qu'il s'agira probablement de ma dernière communication avant un moment. La nuit est là, et c'est le moment de prendre mon courage à deux mains pour poursuivre ma route, comme seul au monde dans cette immensité. Je m'habitue assez rapidement à la nuit, et croise des voyageurs proches d'un abri non gardé. Ceux-ci s'étonnent de me voir parti pour courir en sandales une partie de la nuit. Vers 23h30, le vent commence à se lever, et la pluie arrive. Petit échauffement par rapport aux conditions qui m'attendront le lendemain, mais je ne le sais pas encore. Je continue dans cette ambiance nocturne stressante jusqu'à 1h du matin, pour atteindre les 73 km, à 10 km de la cabane visée, et décide de me poser pour bivouaquer. Pour une première expérience de dormir quasiment à même le sol sans matelas, je dois dire que l'expérience est satisfaisante, malgré le vent et la pluie qui, par leur acoustique, troublent mon endormissement.

Bivouac Hauts-Plateaux Spot de bivouac au cœur des Hauts-Plateaux.

Quand s'invite le dantesque

Je redémarre vers 7h après avoir plié bagages. Mes jambes répondent bien, et malgré la petite nuit de sommeil, je me sens prêt à en découdre. Les sentiers mous et herbus sont particulièrement agréables sous la faible épaisseur de semelle qui constitue mes sandales.

Hauts-Plateaux le matin Hauts-Plateaux au petit matin.

Après quelques dizaines de minutes, j'arrive au pied d'une montée abrupte pleine de neige sensée m'amener sur les derniers 10 km de cette traversée, où l'altitude moyenne est autour de 1 900 m. Je ne suis pas serein. Quand je vois toute la neige que je me suis tapé jusqu'ici alors que l'altitude dépassait rarement les 1 600 m, je me dis que ça va être la fiesta là-haut. J'ai peur, mais je ne me laisse pas tétaniser. Comme le dit si bien mon ami Victor, fondateur de Tarzan Movement, nous ne nous agenouillons pas devant la peur, nous naviguons au travers. Cette peur sera mon guide, mon garde-fou pour me maintenir en vie. Le reste repose sur mes capacités d'adaptation et de gestion de l'imprévu. Je me sens explorateur, profondément vivant.

La montée est effectivement raide et glissante. Je fais très attention car le moindre faux pas risquerait de me faire dévaler la pente. Je ne pense pas que j'en mourrais, mais devoir tout remonter me frustrerait fort. Au loin, j'aperçois le Mont Aiguille, que je cherchais du regard depuis longtemps. Quelle beauté de la nature, quel cadeau d'avoir cette vue pour moi tout seul.

Vue du Mont Aiguille Vue du Mont Aiguille au loin.

En haut de la pente, les choses se gâtent. Le vent devient cinglant, et la pluie commence à tomber. Au vu des températures, il s'agit de pluies verglaçantes. Celles-ci refroidissent considérablement mon organisme et me fouettent le visage au contact des gouttes. Le bruit du vent sature mon audition, tous mes sens sont en éveil. Ce coup-ci, plus de réflexion, le mode survie s'active par lui-même. Une seule consigne : avancer. Les couches de neige sont très épaisses, mes chaussettes de sandales trempées. Le froid est de plus en plus intense, mais mon expérience me rappelle les innombrables expositions au froid que je réalise en hiver depuis 3 ans, et au cours desquelles rien de grave ne m'est jamais arrivé. Le froid, dans une certaine mesure, n'est qu'un signal, et tant que je sens mes extrémités, il n'y a pas encore de raison de s'inquiéter.

Je m'arrête sporadiquement pour tenter de contacter mes proches qui doivent commencer à s'inquiéter, n'ayant pas eu de nouvelle de ma part depuis la veille au soir, et bien au fait des conditions météo difficiles qui m'attendaient. Mais chacun de ces stop, même très courts, fait perdre une quantité de chaleur déraisonnable à mon corps, qui met ensuite de longue minute à se "réchauffer" à nouveau. La pluie s'intensifie, les couches de neiges sont de plus en plus grosses, mes jambes s'enfonçant parfois jusqu'aux mollets. En short là-dedans, c'est comme si on te plantait un coup de couteau dans les jambes. Mais j'avance, quoiqu'il arrive. Je suis intégralement trempé, des pieds à la tête, en passant par mon buste, plus aucun mm2^{\text{2}} de mon corps n'est au sec. L'inconfort est maximal.

Hauts-Plateaux difficulté Moi dans le dur sur les Hauts-Plateaux enneigés.

Une dizaine de kilomètres plus tard et plus de 4h30 dans cet enfer, j'atteins la cabane de Châtillon. À ce moment-là, mes nerfs lâchent et je m'effondre en sanglots, choqué par ce que je viens de vivre. Je me réfugie dans la cabane, me déshabille et me réfugie dans mon sac de couchage pour récupérer un peu de chaleur et attendre que la pluie passe. Je parviens enfin à prévenir mes proches vers 11h30, soulagés de m'entendre à nouveau car sur le point d'appeler les secours. Avant de décider quoique ce soit sur la suite de l'aventure, je relâche tout ce qui peut l'être et ferme les yeux, frigorifié dans mon édredon de plumes.

Plaisirs drômois et abdication

Quelques 1h30 plus tard, me voilà réchauffé. La pluie bat toujours son plein à l'extérieur de la cabane, le bruit des tôles oscillant sous le poids des gouttes me l'ayant rappelé chaque minute de cette pause. L'abandon me traverse l'esprit un instant. Le hic, c'est que je dois descendre des Hauts-Plateaux quelle que soit ma décision, car aucun véhicule terrestre ne peut rallier le lieu où je me trouve. Sans me poser davantage de question, j'enfile mes vêtements froids et détrempés, formule une pensée de reconnaissance pour cette cabane qui m'a ramené dans le game, dépose sur la table du refuge quelques plumes que ma mère avait mises dans mon sac en l'honneur de Jean-Phi, et reprends mon chemin.

Au moment d'attaquer la descente, la nature me fait le cadeau de passer un moment suspendu avec deux bouquetins s'abritant sous un arbre. Je prends du recul par rapport à ma situation en songeant que pour eux, vivre dans de telles conditions est leur quotidien, chaque jour de leur vie. La nature est fascinante. En descendant, la pluie est de moins en moins froide, et devient presque agréable. Le réseau revient et j'appelle longuement ma sœur et Chachou pour débriefer l'épreuve que je viens de traverser. Face à l'angoisse générée par mon absence de nouvelles pendant toutes ces heures, elles m'annoncent qu'elles ont d'ores et déjà lancé une cagnotte pour financer un téléphone satellite que j'embarquerai dorénavant de manière non négociable, dans toutes mes prochaines aventures de ce genre. Fair enough.

Arrivé à Chatillon En Diois, c'en est fini de la traversée du Vercors. Je fais une grosse réorganisation de mon paquetage, me ravitaille abondament en eau, et repars à l'assaut des sentiers drômois que j'aime tant, regonflé à bloc. Les paysages défilent à toute allure, ma foulée est naturelle, et j'entre plusieurs fois en état de flow malgré la pluie toujours intense.

Paysages drômois Paysages drômois.

La journée passe à toute vitesse sauf que quand j'arrive à Beaurières, au km 116, d'un coup, mon système nerveux part en vrille et tout lâche. Je suis inconsolable, les larmes coulent en flots ininterrompus, mon diaphragme se contracte. Je laisse aller. J'appelle mon amie Nedra et lui exprime ma détresse. Elle me dit "mais tu as déjà fait 116 km, c'est énorme, personne ne t'en voudra d'arrêter ici !". Mais moi je n'arrive pas à m'en satisfaire. Tiraillé entre la frustration infinie de m'arrêter sans dépasser mon précédent record de distance (125 km au Chianti 2025), et l'envie démentielle de déposer les armes après m'être battu pendant une journée et demi. D'un coup, vient la lumière. Nedra me dit "Ben vas-y, va jusqu'à la prochaine étape (Valdrôme) dans 15 km et tu vois à ce moment-là". C'est ça la solution, 15 km ce n'est rien. Puis je vois que je peux morceler mon chemin en encore 3 étapes (Valdrôme — Montmorin — Col de la fromagère) avant d'arriver aux Aiguilles à Rémuzat, synonyme d'arrivée. La motivation resurgit, la source de mes larmes se tarit, et je repars billet en tête.

Valdrôme, Montmorin, Col de la fromagère. Valdrôme, Montmorin, Col de la fromagère. Valdrôme, Montmorin, ... Je ne laisse plus la place à aucune autre pensée que ces trois prochaines destinations. Elles seront mon mantra pour arriver au bout. La deuxième nuit tombe, et avec elle la pluie fait son retour, toujours aussi intense. En arrivant à Valdrôme, je suis à nouveau entièrement trempé. Il est 22h30, je suis frigorifié et il me reste encore au moins 6h d'effort avant d'arriver à destination, sans perspective d'amélioration concernant la pluie. Je tergiverse longuement, puis finis par m'avouer vaincu, après 131 km et 8 000 m D+. Je décroche mon téléphone pour demander à ma mère de venir me chercher, ce qu'elle fait sans se faire prier malgré son aversion pour la conduite de nuit. Mille mercis Mam ! La nature a gagné, encore une fois. Mais sur le coup, je ne pense pas pouvoir regretter quoi que ce soit, tant elle aura été exigeante avec moi durant ces deux jours d'aventure. Tout cela reste un jeu, parfois dangereux, mais un jeu tout de même. M'entêter à continuer ce coup-ci, étant donnée ma pré-hypothermie, la pluie torrentielle, et la nuit noire, c'était courir un risque inutile. Voilà un nouveau chapitre qui se referme.

Conclusion

Je me lève le lendemain avec la gueule de bois. Je ressens une grosse déception, entremêlée d'amertume d'avoir encore échoué à atteindre mon but. D'autant qu'il me vient à l'esprit que j'aurais pu utiliser mon tarp multi-fonctions Gatewood Cape comme un poncho de pluie très protecteur, rajoutant une couche thermique hydrophobe qui m'aurait permis d'aller au bout. Les regrets sont immenses. Mais, comme toujours, après une petite balade qui réorganise les pensées, je commence à me projeter sur quelque chose de nouveau. Repartir tout de suite, sans prendre le temps de s'apesantir sur sa déception. Je (re)découvre qu'il y a encore tant d'endroits à explorer sur cette terre, et commence déjà à réfléchir à la prochaine expédition : ce que je pourrais changer, améliorer, enlever, transformer. Ça me fait du bien. De me sentir capable d'envisager n'importe quoi. De me sentir libre.

De cette expérience d'ultra en OFF, bien que partiellement aboutie, je tire des enseignements importants. D'abord, sur ma capacité à endurer malgré des conditions météo très exigeantes, parfois extrêmes, mais aussi à rebondir, et à me remobiliser coûte que coûte pour avancer et accueillir la difficulté telle qu'elle est, sans en rajouter. Des enseignements sur mon corps également, car je n'ai pas ressenti la moindre douleur avant le km 110. Si l'on m'avait dit cela après le marathon de Paris 2022, quand j'avais dû poser mon lundi, totalement incapable de me mouvoir hors du canapé et de la position horizontale, j'aurais eu peine à le croire. 110 km, c'est presque trois marathons sans douleur. Je prends la mesure du chemin parcouru depuis et apprends à le savourer.

Merci Jean-Phi d'avoir été avec moi chaque seconde de cette aventure, je me sens désormais plus apaisé et souhaite que ta sagesse et ton immense compassion inonde chaque être de cette Terre, depuis là où tu te trouves.