Après quatre projets d'ultra consécutifs inachevés, ce tour des Écrins revêtait l'apparence d'une humble exploration curieuse. L'humilité est nécessaire lorsque l'on s'attaque à un projet qui avoisine les 200 km et plus de 12 000 m de dénivelé positif. Le genre d'expédition qui me fait vibrer et que je poursuis depuis mes débuts en course à pied il y a plus de 6 ans. Si le voyage fut grandiose de par la beauté époustouflante du massif des Écrins, il fut surtout intérieur, tant j'ai pu éprouver, développer et affiner ma batterie d'outils mentaux utilisée depuis plusieurs mois. Voici donc le récit de cette aventure profondément transformatrice. Belle lecture !

Le sac : du fardeau à la plume

Nous démarrons cette aventure, en compagnie de mes amis Lolo et Rapace, le 22 août au départ de Vénosc. La joie de se retrouver tous les trois pour évoluer dans des paysages splendides est grande et cette bulle de plaisir qui nous anime lorsque l'on court tous les trois ensemble se recrée rapidement. Mon sac m'alourdit de 10 kg mais, ajusté comme il l'est, je m'y sens connecté, comme s'il s'agissait d'un prolongement de mon corps. Un prolongement qui contient tout ce dont j'ai besoin pour me déplacer et survivre pendant plusieurs jours dans ces montagnes escarpées.

Départ de Vénosc Départ de Vénosc avec Lolo et Rapace.

Après quelques kilomètres de plat, la montée du Lauvitel nous montre rapidement de quoi cette aventure sera faite : de la technicité, des paysages à couper le souffle mais surtout, énormément de dénivelé. L'altitude me fait haleter. À l'occasion, je prends le temps de m'assoir pour méditer quelques minutes le temps de réguler ma respiration, et avec elle, mon système nerveux. Pour aller au bout du projet, il va falloir endurer autant que durer, alors ces quelques minutes par-ci par-là ne sont pas perdues, bien au contraire.

Après la première grosse ascension de 1 600 m de dénivelé, d'incroyables chemins de crêtes s'offrent à nous. La longue descente qui s'ensuit est épique et nous plonge tous les trois dans un état de flow où les mots n'ont plus de raison d'être. L'harmonie entre nos expériences intra et interpersonnelles est maximale.

Lac sous la brèche du Périer

Crêtes depuis la brèche du Périer

Au sommet de la première grosse ascension, vers la brèche du Périer à 2 500 m.

Le reste de la journée défile à toute vitesse quand l'ami Lolo nous quitte pour rentrer chez lui au bout de presque 8 h d'effort qui en ont semblé une. Le poids de mon sac se fait de plus en plus ressentir à mesure que la fatigue s'installe. Cette carapace semble comme me clouer au sol. Les ascensions sont difficiles, bien plus que d'habitude à l'entraînement. Sur le coup et avec le manque de recul, je ne réalise pas vraiment que cette masse additionnelle est une réelle entrave à l'expression de mon niveau habituel, moi qui suis généralement à l'aise dans les ascensions. Ma confiance s'ébranle parfois, notamment en constatant le niveau de fraîcheur de l'ami Rapace, qui lui semble en pleine possession de ses moyens dans les montées.

Coucher de soleil du jour 1 Coucher de soleil du jour 1, avant la longue descente de nuit vers le Valgaudémar.

Cette sensation d'évoluer en marche dégradée se poursuit le deuxième jour, à laquelle s'ajoute la chaleur. Les pentes sont très raides et les terrains minéraux nous empêchent parfois de courir sur de longues distances. Régulièrement, nous nous répétons « Patience, patience gros ! », car les terrains rocailleux d'un instant sont les terrains roulants d'un autre. Cette règle s'est toujours vérifiée, et constitue un enseignement concret illustrant l'impermanence des choses.

Avec Rapace sur les crêtes du jour 2

Sommet minéral du jour 2

Jour 2, avec Rapace, dans la partie la plus minérale de la trace.

À la fin de ce deuxième après-midi du voyage, nous arrivons au refuge du Pré de la Chaumette. Nos rythmes circadiens se modifient à mesure que défile l'aventure, et il nous paraît raisonnable d'effectuer une pause prandiale à 17 h. J'engloutis avec un plaisir non dissimulé ma tambouille constituée en majorité de couscous et de parmesan (dont la recette peut être retrouvée ici). Après une bonne demi-heure, quand tous les humain·e·s autour de nous finissent d'établir leurs campements pour la nuit ou profitent d'un moment de détente autour d'une bière ou d'une tarte aux myrtilles, il est temps pour nous d'attaquer la deuxième moitié de notre trace du jour. Et ce qui nous attend n'est ni plus ni moins qu'un kilomètre vertical.

C'est précisément au moment d'attaquer ce KV que je réalise que quelque chose a changé. Gravir les pentes me semble bien plus facile qu'auparavant, même à des altitudes importantes. En descente, mon agilité est décuplée, ma foulée est déliée, et sur plat, je me sens pousser des ailes. D'après mes recherches, cette diminution du ressenti à l'effort serait due à plusieurs facteurs. D'abord, au moment de débuter le projet, mon cerveau, surpris par une telle masse additionnelle sur mon dos, a co-activé certains circuits musculaires pour renforcer la stabilisation et le maintien de la posture. Une telle suractivation ne se fait pas gratuitement et s'accompagne de signaux efférents (les signaux électriques qui ordonnent aux muscles de bouger) de plus grande amplitude depuis le cortex moteur. Or, ce qu'on appelle le RPE (Rating of Perceived Exertion), qui correspond à la difficulté de l'effort ressenti, refléterait justement l'intensité de cette commande motrice (voir de Morree et al. 20121). Donc, au début de l'aventure, le RPE était logiquement bien plus élevé qu'à l'entraînement, où les masses portées excèdent rarement les 6-7 kg. Au fil de l'aventure, évoluer avec cette masse est de plus en plus aisé car le circuit neuromusculaire s'affine et devient plus efficace. L'amplitude des signaux efférents émanant du cortex moteur diminue et l'organisme s'habitue à la masse portée. En parallèle, au deuxième jour, la diminution des réserves de nourriture et la fluctuation des masses de liquide transportées allègent le sac, donc le RPE diminue encore. Enfin, à la lumière du modèle du gouverneur central, sur une épreuve d'endurance aussi longue et en autonomie, le cerveau, face à l'incertitude, utilise un frein inhibiteur pour conserver de la marge pour mener à bien le projet (voir Tucker 20092). Au bout d'un jour et demi, l'incertitude diminue et le frein se relâche. Un peu comme lorsque tu tapes ton meilleur sprint dans le dernier kilomètre d'un marathon alors que tu voulais abandonner au trentième.

En bref, au refuge du Pré de la Chaumette, la tortue s'est changée en hirondelle volant au-dessus des sentiers.

Kilomètre vertical après le Pré de la Chaumette Pendant le kilomètre vertical qui suit la pause au Pré de la Chaumette.

L'ongle : élever sa tolérance à l'inconfort

Petit, j'étais une personne très douillette. Je ne supportais pas de voir quelqu'un·e se toucher les yeux ou les tétons, le bruit des matières plastiques mouillées m'était insupportable, de même que le crissement d'un objet métallique sur une ardoise. Mais la chose qui m'était largement plus insupportable que les autres, c'était de m'imaginer qu'il puisse arriver quoi que ce soit à l'un de mes ongles, par exemple m'en arracher un.

Les pratiques hormétiques et l'Ultra, en m'apprenant à trouver du confort dans l'inconfort, m'ont beaucoup endurci au fil des ans, notamment sur tous ces points où je me considère comme moins sensible qu'avant. M'arracher un ongle, pourtant, reste l'une de mes pires craintes. Une affliction à laquelle j'ai toujours échappé malgré ces milliers de kilomètres en sandales, mais dont le spectre a quelques fois plané au-dessus de ma tête.

À la fin du jour 1, sur les coups de 22 h, Rapace et moi nous trouvons sur la descente finale du jour, censée nous mener jusqu'à La Chapelle-en-Valgaudémar, lieu de notre premier bivouac. Pour faire passer le temps, qui semble s'étirer à mesure que l'on se rapproche du but, nous discutons de tout et de rien, en tentant de rester concentrés sur le chemin technique que nous arpentons de nuit. Soudain, mon pied gauche vient heurter de plein fouet une énorme pierre passée sous mon radar. Le choc est terrible. À y regarder de plus près, j'aperçois mon petit orteil couvert de sang, et l'ongle à moitié décollé de sa base. Je suis horrifié et n'en reviens pas. Mon pire cauchemar se réalise, quelques kilomètres avant d'arriver au bivouac tant attendu. Je me dis qu'il faut continuer d'avancer car on ne pourra rien faire avant d'arriver au camping. Je nettoie rapidement avec de l'eau mais la mare de sang est tenace. À la course, la douleur est basse, mais le songe de mon ongle décollé, lui, est difficilement supportable. Je passe plusieurs minutes à courir en me mordant les doigts, comme si cela m'aidait à encaisser mentalement ce qui venait d'arriver.

Dans ma tête, les pensées se bousculent. Je n'ai aucune idée de quoi faire dans pareille situation. Au camping, je me douche (à l'eau froide, autonomie complète oblige), et tente de protéger l'ongle avec une chaussette à doigts. Je mets plusieurs minutes à l'enfiler, la sensation est atroce. La nuit sera très pauvre en sommeil, chaque mouvement me ramenant à la sensation de cet ongle en train de se faire la malle. Plusieurs fois, je me demande s'il est médicalement souhaitable de poursuivre l'aventure. Puis je me souviens des exploits accomplis par certain·e·s de mes héro·ine·s comme Mike Horn qui a traversé l'Amazonie après avoir passé une semaine allongé entre la vie et la mort, mordu par un serpent ; Marianne Hogan, qui termine troisième de l'UTMB 2024 avec un doigt cassé ; Blandine L'Hirondel, qui termine elle aussi l'UTMB 2024 avec des ampoules partout sous les ongles qu'elle se perce en cours de course. En comparaison, mon petit ongle arraché fait pâle figure et je me convaincs que je ne peux pas stopper un si beau projet pour une telle raison. Ce serait une trahison envers moi-même dans ma quête d'exploration de mes limites. Mindset instant présent activé : « on se lève demain et on voit ».

Orteil blessé

Orteil protégé dans une chaussette à doigts

L'orteil au lendemain du choc, puis protégé dans sa chaussette à doigts au départ de Vallouise, le jour 3.

Le lendemain, nous sommes dimanche et tout est fermé, pharmacies comprises. Je parviens à récolter de quoi me faire un bandage de fortune auprès de personnes du camping, à base de lingettes désinfectantes que je découpe en lamelles pour les économiser et renouveler le pansement tout le reste du voyage. Nous repartons sur les coups de 10 h, et je me sens aussi incertain que plein d'espoir. Ne tiendrait-on pas là précisément ce qui fait l'essence de l'aventure ? La journée s'annonce longue, chaude et escarpée, ce qui m'aide à penser à autre chose qu'à l'ongle. Pour ne pas taper dans les pierres, ma vigilance s'accroit et mon cerveau s'habitue à une nouvelle démarche. Au fil du temps, l'inconfort diminue, même s'il m'arrive sporadiquement de shooter mon ongle dans des pierres ce qui provoque une douleur très élevée, avec le hurlement spontané qui l'accompagne. Les marmottes s'en souviennent encore.

Marmotte L'une des témoins de mes hurlements.

À la mi-journée, je me dis que cet incident ne m'empêchera pas de finir. Je renouvelle mon pansement comme je le peux chaque jour, et continue d'éprouver des douleurs cinglantes à chaque heurt de pierre sur mon chemin. Celles du jour 4 sont pires que les autres : quand mon système nerveux est à bout de souffle, épuisé par les nuits blanches et par le chemin qu'il reste à parcourir. Mais je tiens bon, coûte que coûte. Avoir enjambé cet obstacle constituera un nouvel apprentissage majeur pour moi. Celui que peu de difficultés sont réellement insurmontables si l'édifice est suffisamment robuste pour encaisser une large variété de stress sans se déliter. Robuste, je crois commencer à le devenir.

Descente vers Mizoën Descente vers Mizoën, le jour 4.

Le tarp : se réfugier dans son cocon

Le soir, malgré des journées d'effort entières à me déplacer, les conditions de repos qui m'attendent sont spartiates. Douche froide, nourriture froide, couchage à même le sol, enrobé comme un sushi dans une triple couche sac à viande - sac de couchage - sursac étanche, avec toutes mes affaires éparpillées en vrac autour de moi. Pourtant, sous mon tarp, je sens un réel sentiment de bien-être et d'apaisement. Comme si cette fine toile sous laquelle je m'établis pour la nuit était un bunker protecteur des éléments extérieurs. Un lieu d'intégration de la journée passée, de reconstruction de mon corps endolori, et de préparation de l'étape à venir. Un espace très important dans lequel je me sens en sécurité et ai toujours du mal à m'extraire au petit matin.

Tarp au camping du Valgaudémar Le campement de la nuit 1, au camping de La Chapelle-en-Valgaudémar.

À la fin du jour 3, la fatigue est omniprésente au point que je m'endors sur place. La météo m'empêche de continuer et je dois m'établir peu après Le Chazelet pour me protéger de la pluie. Vers 19 h, j'attaque l'installation du campement, sous des trombes d'eau. Je prends une douche dans le torrent alentour, nettoie mes vêtements comme tous les soirs, et prépare mon repas. Plusieurs de mes affaires sont mouillées par l'humidité issue de la condensation. Pourtant, lorsqu'enfin je m'installe, allongé dans mon duvet sous le tarp, la satisfaction est difficilement descriptible. Couché sur l'herbe, quelques pierres plantées dans le dos, je garde de ce moment, qui semblerait hautement inconfortable pour beaucoup de gens, un souvenir impérissable. Une preuve de plus, s'il en fallait, que la sensation de confort est toute relative.

Sous le tarp le soir du jour 3 Enfin lové sous le tarp, le soir du jour 3, juste avant l'orage.

Ce soir-là je me dis que pour terminer au plus tôt l'aventure, je reprendrai la route dès que je serai réveillé dans la nuit. Ce qui ne se fait pas attendre puisque le tonnerre déchire le ciel sur les coups de minuit, sans pour autant parvenir à me faire me lever. Je rouvre les yeux à deux heures, et me dis qu'il est temps de repartir. Je m'extrais péniblement de cet édredon éphémère, et pars enfiler mes vêtements encore trempés, de nuit, sous la pluie. « Non, c'est trop ! ». Je décide qu'il n'est pas raisonnable de repartir dans ces conditions, avec si peu de sommeil et frigorifié, et retourne me lover sous ce tarp que j'aime d'amour. Vers 6 h 30, le moment est cette fois venu, et je replie bagage, à l'assaut de cette dernière journée, en adressant quelques pensées mélancoliques de gratitude à mon équipement : « On se revoit à la prochaine aventure ! ».

L'accueil : laisser émerger les choses

Accueillir, voilà ce qui m'a permis d'aller au bout du projet. Et j'entends par là cultiver cette intention de laisser les choses émerger à l'intérieur, dans une sorte de flot continu d'états d'âme. Pour les observer, les intégrer, et devenir une nouvelle personne à chaque unité de temps qui passe. Une personne qui ne se laisse pas dévorer par un état de doute qui tourne en boucle, ou par une euphorie passagère précédant un désespoir. Avant de partir, j'étais très embarrassé car mon casque à conduction osseuse est tombé en panne, moi qui suis habituellement bien incapable de courir sans rien dans les oreilles. Si j'ai pu m'en procurer un en catastrophe quelques jours avant le départ, il s'avère que je l'ai à peine utilisé sur l'ensemble de l'aventure. Moins d'une heure en 80 h. Juste en soutien dans certaines montées difficiles, ou pour téléphoner une ou deux fois. Un signe qu'être à l'écoute de ce qui émerge à l'intérieur ne requérait aucune distraction. Mon ancrage était total.

L'accueil débute lorsque je perçois mon système nerveux s'emballer et que je prends les pauses nécessaires pour me réguler lors de la première montée du jour 1. Il se poursuit lors de la descente suivante, génératrice de flow, durant laquelle je réalise qu'il est possible d'accueillir l'expérience de manière dépouillée, comme si l'intérieur et l'extérieur devenaient indissociables. Comme si j'étais la nature et que la nature était moi. En fin de journée aussi, quand l'ascension est extrêmement longue mais que je tiens bon en accueillant mes émotions, mon état physique, et en m'octroyant un espace ponctuel de régénération via des micro-pauses. Mais également au moment où mon ongle s'arrache, quand les pensées fusent et se mettent à tournoyer comme un vortex solution des équations de Navier-Stokes dont la vitesse diverge en un temps fini (problème du millénaire qu'OpenAI affirme avoir récemment résolu). Ce vortex, je sais qu'il va vivre de lui-même pendant un certain temps, et je n'y peux rien, alors je l'observe tourner, tourner, tourner. Puis, le lendemain, sa vitesse chute et au bout d'un moment, il vient à s'estomper. Chose que je ne manque évidemment pas d'accueillir.

L'accueil, toujours, lorsqu'on se retrouve Rapace et moi, durant tout le jour 2, dans la partie la plus minérale de la trace, entre Valgaudémar et Vallouise, en pleine chaleur, sans réseau pour partager le contenu prévu. Accueillir cette frustration, de ne pas avancer, de devoir s'arrêter régulièrement à cause des bobos, de voir le temps s'écouler bien plus vite que ne s'écoulent les kilomètres. Accueillir également la technicité de la descente qui s'étire sur plusieurs heures, en se rappelant régulièrement, Rapace et moi, « de rester patients ». Au refuge du Pré de la Chaumette, accueillir l'appréhension d'avoir encore énormément de chemin à parcourir alors que l'ensoleillement touche à sa fin, puis me voir voler comme un oiseau de manière complètement inattendue. Laisser émerger la joie d'arriver à deux au point culminant de la trace à 2 750 m, puis revenir dans cet état d'ancrage, de concentration presque osmotique entre corps et mental, pour dévaler de nuit en pleine montagne et sous une fatigue intense, les nombreux kilomètres nous séparant de notre point de chute.

Au point culminant de la trace Arrivés à deux au point culminant de la trace, à 2 750 m.

L'accueil de repartir seul le jour 3, de mettre un pied devant l'autre sans réfléchir à quoi que ce soit d'autre que d'avancer. À ce stade de l'aventure, mon esprit est totalement dépouillé. Lorsqu'une idée émerge, soit elle s'estompe instantanément après avoir été accueillie, soit elle persiste jusqu'à ce que mort s'ensuive, et occupe absolument tout mon espace mental. Comme celle de terminer la trace d'un coup plutôt que de m'arrêter au lac d'Arsine et repartir le lendemain. Je retiens aussi l'accueil de mon état de conscience modifié lorsque la météo se gâte et devient orageuse en fin de journée, et la lucidité de mon manque de lucidité qui me poussent à prendre l'avis de mes proches pour savoir si je dois bivouaquer ou poursuivre.

Montée du col d'Arsine Montée du col d'Arsine, jour 3.

L'accueil de l'inconfort lorsque je redémarre à 6 h 30 le mardi matin, vêtements trempés, une énième nuit blanche dans les dents. Suivi quelques heures plus tard par l'euphorie d'être sur le plateau d'Emparis seul au petit matin. L'accueil encore de shooter à toute vitesse dans une pierre sur mon ongle arraché. De voir des personnes pliant tranquillement leur tente alors que je suis déjà reparti depuis plusieurs heures et que j'arriverai probablement à destination plusieurs heures après elles. L'accueil de voir mon esprit tenter de penser à l'arrivée, mais de voir aussi ma capacité à dissiper rapidement cette pensée pour rester concentré, encore et toujours sur le fait de pousser, pousser et encore pousser pour avancer. L'accueil, enfin, des trois derniers kilomètres avant mon retour à Vénosc, les plus techniques de toute cette trace qui avoisine les 200 km. Trois kilomètres de mains courantes, de pierriers, de pentes ultra raides. Trois kilomètres de souffrance qui m'auront pris plus d'1 h 30, et que je m'efforce d'accueillir et de savourer au mieux, conscient qu'ils constituent les dernières bribes de ce voyage dont je me souviendrai toute ma vie.

La Meije au petit matin La Meije au petit matin du jour 4, vers le plateau d'Emparis.

Arrivée à Vénosc Retour à Vénosc, 79 h 34 après le départ.

Le flow : quand tout s'aligne

Au moment où je termine d'écrire ces lignes, l'aventure s'est écoulée depuis déjà un mois. Depuis, j'ai beaucoup réfléchi à ce que je pouvais retirer d'un tel voyage en montagne. À part le fait d'avoir encore élevé ma capacité à tolérer l'inconfort et à gérer l'incertitude, je crois que la chose principale que je retiens est cette espèce de mode d'emploi pour accéder à l'état de flow. Cet état dépouillé de toute préoccupation, où la notion de temps disparaît, et où ne persiste qu'une sorte de fusion indicible entre esprit, corps et environnement. Un état dans lequel toutes les frontières disparaissent et où la facilité prédomine, laissant le corps faire ce qu'il sait faire de mieux de manière magistrale et automatique. Un état si simple en apparence, mais tant à contre-courant du monde moderne dans lequel nous vivons. Simple ne veut en effet pas dire facile.

Je retiens également cet état de conscience de plus en plus modifié au fil de l'aventure, à mesure que la fatigue se creuse davantage. Quand l'esprit se vide de plus en plus pour ne laisser place qu'à l'idée d'avancer, et de revenir constamment à ses sensations pour adapter la foulée. Je me souviens des mots de Karel Sabbe, dans le film « Pacing the Pacific » racontant son record sur le Pacific Crest Trail (battu plusieurs fois depuis), qui disaient quelque chose du genre « Plus tu cours longtemps, plus ton corps se déleste physiquement, mais aussi mentalement. Au bout d'un moment, il ne reste que l'essentiel. ». Cette idée, je crois l'avoir touchée du doigt et depuis, je ne cesse de penser aux futures grandes aventures que j'ai envie de réaliser dans ma vie. Car tout ça n'est évidemment que le début. D'ici là, je vais tenter de cultiver ces apprentissages et de développer et peaufiner mes outils mentaux lors de ma prochaine échéance majeure, dans deux jours vers Nice.

À très vite pour de nouvelles aventures !